Le système des castes en Inde et au Rajasthan
- Philomène Martinelli
- 9 août 2025
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 août 2025
Voyager en Inde, c’est être émerveillé par les traditions qui perdurent. Mais c’est aussi faire face à des réalités sociales dérangeantes. C'est lors de mon voyage au Rajasthan, région historique du nord-ouest de l’Inde, que j'ai vraiment été confrontée au système des castes.
Bien qu’abolit officiellement depuis 1950, il reste un pilier invisible et omniprésent à la fois, de la vie quotidienne indienne. De nombreuses personnes issues des castes inférieures et des hors-castes subissent encore une forme d’esclavage moderne : discrimination, accès limité à l’éducation, à la terre et à l’emploi, travaux forcés déguisés, et violences impunies. Heureusement, j’ai aussi été entourée d’Indiens sans langue de bois, qui m’ont aidée à comprendre les racines de ce système ancestral et à voir au-delà des apparences.

La soumission des basses castes évoque une forme de ségrégation, incompatible avec les principes universels des droits humains.
L'origine des castes indiennes
Un système ancien qui structure la société
Né des textes fondateurs de l’hindouisme, ce système hiérarchique classe les individus dès la naissance. Ils sont littéralement mis dans une case… ou plutôt une caste. Mariages, amitiés, lieux de vie, accès à l’éducation ou au pouvoir : tout ou presque en découle encore, surtout dans les zones rurales.
Au Rajasthan, j’ai été frappée par l’écart sidérant entre la splendeur de certains lieux et la condition du personnel qui y travaille. Dans les anciens palais reconvertis en hôtels de charme à Barli, Deogarh ou Bikaner, j’ai eu la sensation de pénétrer dans un monde parallèle. J’ai vu les plus pauvres baisser les yeux face aux Rajputs, comme si cette hiérarchie sociale était profondément inscrite dans les esprits et les corps, et non seulement dans les lois.
Le mythe originel des castes
Le système des castes trouve ses racines dans de très anciens écrits sacrés de l’Inde (les textes védiques). On y raconte un mythe fondateur : "au début du monde, Purusha (un être cosmique géant !) a été sacrifié par les dieux pour créer l’univers… et organiser la société humaine".
Chaque partie de son corps aurait donné naissance à un groupe social :
Sa bouche a créé les Brahmanes (prêtres et enseignants), garants des prières et du savoir.
Ses bras sont devenus les Kshatriyas (guerriers et dirigeants), protecteurs du royaume.
Ses cuisses ont formé les Vaishyas (commerçants et agriculteurs), soutiens de l’économie.
Ses pieds ont donné les Shudras (serviteurs et artisans), placés symboliquement « en bas » de l’échelle sociale.

Ce récit, transmis de génération en génération, a longtemps servi à expliquer et à justifier une hiérarchie stricte, où chacun devait rester à la place où il était né, pour soutenir le système !
La structure des castes : varnas et jatis
Pour comprendre en quelques minutes le système des castes, voici un aperçu clair de ses origines, de sa structure et de la place qu’occupent encore aujourd’hui les castes inférieures et les intouchables dans la société indienne.
Ci-dessous la pyramide qui place le rôle de chaque caste dans la société.

En Inde, il existe deux manières d’organiser cette hiérarchie :
Les Varnas
Les varnas sont quatre grandes catégories issues du mythe de l’être cosmique Purusha qui donne naissance à la société.
Les Brahmanes (prêtres et érudits) issus de la bouche. La plus haute caste, considérée comme les gardiens de la connaissance religieuse et spirituelle.
Les Kshatriyas (guerriers et dirigeants) issus des bras. Leur rôle était de protéger la société. Les Rajputs, nobles du Rajasthan, appartiennent à cette catégorie.
Les Vaishyas (marchands, commerçants, agriculteurs) issus des cuisses. Ils s'occupaient de la prospérité économique de la société.
Les Shudras (ouvriers, artisans, serviteurs) issus des pieds, symboliquement « en bas » de l’échelle sociale. Leur rôle était de servir les trois castes supérieures.

Les Jatis
La réalité des castes ne se limite pas aux quatre grandes catégories des varnas. Dans la vie quotidienne, ce sont surtout les jatis qui organisent les rapports sociaux. C'est un sous-groupe lié à un métier, une région ou une tradition familiale précise.
Il existe plus de 3 000 jatis en Inde, chacun ayant ses propres règles, codes, et souvent même son propre quartier ou village. Chaque jati s’inscrit dans l’une des grandes varnas. Il existe, par exemple, des jatis de potiers, de teinturiers, de pêcheurs ou de tailleurs. La jati des cultivateurs d'une région sera donc différente du jati des cultivateurs d'une autre région. Vous imaginez le truc ?
On naît dans son jâti, on s’y marie, on y vit, on y meurt.
Les repas, les fêtes et même les relations amicales se déroulent généralement à l’intérieur du même jati, renforçant la séparation entre les groupes. Le mariage en dehors de son jati reste rare, surtout dans les zones rurales, et peut encore être socialement mal vu.

En dehors des castes
Si les quatre varnas constituent la base traditionnelle du système des castes en Inde, ils ne regroupent pas toute la population.
Une partie des Indiens vit totalement en marge de cette hiérarchie.
On les retrouve dans deux grands ensembles distincts : les Dalits, souvent appelés « intouchables », et les populations tribales.
Les intouchables
En dehors de ce système, les Dalits (ou intouchables) étaient historiquement chargés des tâches jugées impures, comme le nettoyage ou la manipulation de déchets. Dalit signifie « brisé » et « opprimé » et pendant des siècles, on les a considérées comme « impures » et indignes de côtoyer les autres castes.
Cette intouchabilité n’est pas présente dans les textes hindouistes. Les historiens estiment qu’elle est apparue vers l'an 400, dans un contexte de rivalité entre le bouddhisme et le brahmanisme (forme ancienne de l’hindouisme). Les brahmanes, pour réaffirmer leur suprématie religieuse et sociale, auraient renforcé les règles de pureté et d’impureté, reléguant certains groupes au rang de « hors-système » et leur interdisant l’accès aux temples, aux puits publics, aux écoles, ou même le droit de marcher dans certaines rues.
Même si l’Inde a officiellement aboli la pratique de l’intouchabilité en 1950, les Dalits représentent près de 15% de la population indienne (source). En dépit de ces protections légales, ils subissent encore, un accès restreint à certains lieux et métiers, ainsi que des violences et une exclusion sociale.
Les tribus
Environ 8 à 9 % de la population indienne appartient à des tribus qui forment un groupe à part dans la classification officielle indienne. Elles ne sont ni considérées comme faisant partie du système des castes, ni assimilées aux intouchables.
Il s'agit de populations tribales ou autochtones qui vivaient souvent de manière isolée, en marge des structures sociales hindoues classiques. Elles ont leurs propres langues, croyances, traditions et systèmes d’organisation, souvent basés sur l’animisme ou des cultes locaux. Certaines ont été partiellement intégrées à l’hindouisme au fil du temps, tandis que d’autres ont conservé leurs pratiques traditionnelles ou adopté d’autres religions.
Les castes dominantes du Rajasthan
Avant de découvrir le Rajasthan, j’avais déjà voyagé dans d’autres régions de l’Inde, à l’est et au sud. Mais jamais je n’avais ressenti avec autant d’intensité la présence oppressante du système des castes. Ici, derrière les façades somptueuses des forts et des palais, la hiérarchie sociale n’est pas un concept lointain : elle se vit, s’observe et s’impose dans chaque geste, chaque regard.
Les Rajputs : héritiers du pouvoir
Au Rajasthan, le système des castes s’inscrit dans la tradition indienne à quatre varnas mais il se distingue par le poids exceptionnel de sa caste guerrière : les Rajputs, issus de la varna des Kshatriyas. Rajput se traduit par "fils de roi". Ces anciens souverains et chefs militaires, célèbres pour leurs batailles épiques et leurs forts imposants, ont marqué l’organisation sociale et politique pendant des siècles.
Le prestige des Rajputs reste très présent au Rajasthan, et l’on perçoit encore l’empreinte de l’ancien système féodal, où les seigneurs régnaient sur leurs vassaux, eux-mêmes dominants vis-à-vis des paysans.

En marge du système, les Dalits (intouchables) constituent une part significative de la population rajasthanie. Ils restent souvent cantonnés à des tâches jugées impures. Même si la Constitution indienne a aboli l’intouchabilité en insérant ces peuples dans l’éducation et l’emploi public, les inégalités demeurent particulièrement visibles dans les zones rurales du Rajasthan.

Castes et tourisme au Rajasthan
Dans les hôtels de luxe ou les anciens palais, la hiérarchie sociale se rejoue presque à l’identique. Les fils de maharajas et de maharanis occupent le sommet. Le personnel, issu de castes inférieures, exécute, sert, s’efface. Les gestes de soumission, le langage corporel et l’invisibilité imposée sont frappants.
Les chauffeurs, guides et serveurs que j’ai rencontrés travaillent souvent de l’aube à la nuit, dorment dans des espaces exigus et ne voient leur famille que quelques jours par mois. On devine que ceux qui assurent les tâches les plus ingrates appartiennent bien souvent aux castes des intouchables.

Voici quelques extraits de malaises vécus au Rajasthan :
Un soir, en arrivant dans un hôtel de prestige, j’ai fait une accolade amicale à mon chauffeur, pour lui souhaiter une bonne soirée. On avait passé sept jours à temps plein ensemble, nous avions donc tissé des liens forts. Ce "hug" a choqué un Rajput qui assistait à la scène. Pour lui, traiter un homme d’une caste inférieure comme un ami était inconcevable.
Un autre soir, dans un autre palais rajput, j’ai demandé que mon chauffeur dîne avec nous dans le restaurant de l'hôtel. Le propriétaire m’a répondu, avec le sourire, que le chauffeur avait déjà diné dans un espace qui était réservé aux chauffeurs. J'ai cru que c'était un choix de la part de mon chauffeur, de passer du bon temps avec ses collègues. Mais plus tard, il m’a confié la vérité. Il n’avait pas choisi. Il n’avait pas le droit de partager notre table. On l’avait relégué dans un recoin exigu pour la nuit, dans un local insalubre et son repas, qu’il qualifiait d’immangeable, lui avait été servi sans égards.
J’ai compris ce soir-là que certains lieux restent figés dans des mentalités anciennes et je me suis demandée s'ils ne mériteraient pas d'être simplement évités.
On pourrait être tenté, après une telle prise de conscience, de boycotter ce type d’établissement.
Mais ce serait aussi punir indirectement ceux qui y travaillent, pour qui cet emploi représente une source vitale de revenus.
Le véritable levier du voyageur réside dans sa lucidité et son attention : saluer chacun, veiller à ce que son chauffeur soit logé dignement, remettre un pourboire directement à la personne concernée, poser des questions plutôt que fermer les yeux… De simples gestes qui, même discrets, peuvent contribuer à rompre symboliquement la barrière invisible. Ne tolérez pas que votre chauffeur soit injustement traité lorsque vous arrivez dans un bel hôtel. Si on vous donne un verre d'eau, demandez en un pour votre chauffeur !
Voyager, c’est aussi ça : accepter l’inconfort de la conscience et ne pas se limiter à son seul confort ou intérêt personnel.



